«La transsexualité est encore associée à un trouble de l’identité sexuelle»

INTERVIEW – Juliette Jourdan publie
mercredi son premier roman, «Le choix de Juliette» (Ed. Le Dilettante).
Une exploration de la transsexualité obsédée par la normalité.

Si elle avoue volontiers se livrer dans chaque personnage de son
premier roman, plusieurs tabous taraudent encore Juliette Jourdan. Elle
refuse ainsi d’évoquer son passé et sa propre transition d’homme à
femme, tout comme la réaction de ses proches à son changement de genre.
L’écrivain préfère aborder les difficultés que rencontrent les
transsexuels au quotidien et dénonce le désintérêt des pouvoirs
publics. Interview.

Il s’agit de votre premier roman. Pourquoi privilégier le romanesque au récit sur un sujet aussi personnel?

Je trouvais plus intéressant d’imaginer la vie d’une communauté, basée
à Tours, que de détailler mon parcours. Il y a déjà eu des témoignages
de transition. Je préfère sortir du schéma individuel pour montrer que
les transsexuels sont des personnes comme les autres, qui ont une vie
normale, loin des stéréotypes de la prostitution ou du désordre
psychique. Le recours au roman me permet aussi de ne pas affronter
certains problèmes à la première personne.

«Une femme trans, par définition, c’est une femme qui n’en est pas une», écrivez-vous. Le doute vous habite-t-il toujours?
Oui, il est toujours là. Même pour des personnes très bien intégrées,
qui mènent une vie normale et sont peu confrontées à leur passé
d’homme, ce doute intime remonte de temps en temps. Parfois, on ne se
sent pas à la hauteur de ce qu’on voudrait être. On sent aussi que l’on
n’est plus ce que l’on était, donc on se sent un peu perdu entre deux
identités. A ce moment-là, l’apparence physique prend une importance
démesurée, avec le sentiment que tout en dépend. Mais comme toutes les
femmes, l’une aura besoin de passer trois heures à se préparer avant de
sortir, l’autre se contentera de quelques minutes.

Vous évoquez également les difficultés de certaines à «passer» d’un genre à l’autre…
Nous ne sommes pas égales physiquement et certaines ont besoin d’un
traitement et d’une chirurgie plus lourds que d’autres. Autre
difficulté: la modification de l’état civil. Il est très compliqué de
changer ses papiers d’identité car on se heurte à l’incompréhension. On
sent qu’il n’y a pas de volonté de s’occuper de cette question. Or,
lorsque nos papiers ne correspondent plus à ce que nous sommes,
notamment en période de transition qui peut durer plusieurs années, on
ne peut pas trouver de travail, voter ou encore récupérer un courrier
recommandé.

Comment faites-vous?
Je fais une procuration. Sinon, tout dépend de la façon dont je me
présente aux autres: si j’ai vraiment envie de voter, je suis obligée
de me travestir dans l’autre sens, ce qui représente une grosse
concession.

Pourquoi dites-vous que l’accès aux soins est très problématique en France?
Il y a un manque de formation du personnel médical et d’accompagnement
de la personne transsexuelle. Un généraliste tombe souvent des nues et
vous envoie devant un endocrinologue, qui n’a pas forcément envie de
s’occuper de vous, ou un gynécologue, qui peut être très gentil mais ne
peut pas faire grand chose. Deux options s’offrent donc à vous: se
débrouiller seul ou suivre le parcours dit «officiel».

Pouvez-vous nous expliquer en quoi il consiste?

La personne est suivie par une équipe officielle pluridisciplinaire
dont les membres se sont autoproclamés spécialistes de la question. Or,
c’est un parcours très psychiatrisé: il faut prouver que vous n’êtes
pas fou en se pliant à une psychothérapie imposée, avec un psychiatre
que vous n’avez pas choisi. La transsexualité est encore associée à un
trouble de l’identité sexuelle. Si l’on vous juge sain d’esprit, on
peut alors envisager un traitement hormonal et une opération de
réassignation. Mais cette intervention est entourée de beaucoup de
mystère en France, on ne connaît pas les noms des médecins par exemple.
Il est donc nécessaire de clarifier les choses. C’est un dispositif
très encadré où la personne n’a pas ou peu son mot à dire. Au final, ce
dispositif a tendance à en décourager beaucoup. D’autant qu’il est
possible de se faire opérer en Thaïlande pour un prix abordable ou de
se procurer des hormones sur le Net. Mais est-ce normal de devoir se
résoudre à une opération à l’étranger?

Propos recueillis par Sandrine Cochard- http://www.20minutes.fr

Juliette Jourdan, auteur du livre «Le choix de Juliette» (Ed. Le Dilettante), qui aborde la transsexualité/E. DROUARD
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